Quadrature du cercle – Quatuor Béla, Debussy / Magnard

Claude Debussy (1862-1918) – Albéric Magnard (1865-1914)
Quatuors à cordes

Quatuor Béla :
Frédéric Aurier, Julien Dieudegard violons
Julian Boutin, alto
Luc Dedreuil, violoncelle

Le Palais des Dégustateurs PDD022.

Enregistré du 22 au 24 avril 2019 au Couvent des Jacobins à Beaune


Le Quatuor Béla signe au Palais des dégustateurs un somptueux et inédit programme Debussy-Magnard – réunion de deux œuvres que tout oppose sur le plan stylistique, alors même que les deux compositeurs étaient exacts contemporains et incarnent, chacun à sa façon une face de cette modernité qui clôt un siècle et en ouvre un nouveau. Il faut lire dans ce parfum de gloire posthume qui les réunit tous deux, le résultat d’une méprise et d’un concours de circonstance pendant la Grande Guerre, Magnard célébré comme héros national bien malgré lui et Debussy donnant imprudemment dans le cocardier. L’interprétation du Quatuor Béla donne à Debussy une carrure et une âpreté qui regarde déjà vers les futurs grands noms de la sphère Mitteleuropa, beau préambule à l’écoute du rare Quatuor d’Albéric Magnard, vertigineux monument où circulent les ténèbres et les doutes. Un enregistrement beau et inclassable, à ranger à « varia » ou « insolites ».

L’aventure a de quoi surprendre : imaginez un caviste renommé, agent et distributeur des meilleurs domaines bourguignons qui décide de se lancer dans l’organisation de concerts et crée un label discographique. Le bien nommé Palais des dégustateurs 1 est né en 2012 d’une initiative du Grenoblois Eric Rouyer, passionné de musique classique qui a choisi d’ajouter à son métier de caviste, l’organisation de concerts de musique de chambre dans les grands domaines de Bourgogne. Le résultat : une collection qui compte actuellement une vingtaine de titres, enregistrés (ou « récoltés ») chez des vignerons mélomanes avec une galerie d’interprètes renommés et tenus à l’écart du marketing des grands labels : Dominique Merlet, Gérard Poulet, Christian Ivaldi, Robert Levin, Hilary Hahn, Alain Meunier ou Jacques Rouvier.

Le Quatuor Béla signe au Palais des dégustateurs un somptueux programme Debussy-Magnard, engagé et emblématique de la ligne défendue depuis plus de dix ans par ces quatre musiciens originaires de Lyon. En refusant de choisir entre tradition et modernité, ils donnent au quatuor à cordes une place privilégiée et nécessaire parmi les moments de la vie musicale contemporaine. Habitués des grands festivals de musique de notre temps, ils alignent dans leur répertoire un bon nombre de créations de compositeurs aussi réputés que Philippe Leroux, Francesco Filidei, Marco Stroppa ou Jérôme Combier – souvent en confrontation avec un répertoire romantique et classique, avec un atavisme prononcé du côté des compositeurs d’Europe centrale du XXe siècle comme Janacek, Schulhoff, Krása, Bartok, Szymanovsky ou Webern.

On connaît évidemment le couplage traditionnel qui réunit les quatuors de Debussy et de Ravel. Couplage idéal depuis l’âge d’or du disque vinyle, jusqu’à l’avènement du CD. Stylistiquement, on perçoit les limites d’un diptyque qui élève un monument confortable à ces deux gloires de la musique de chambre française mais laisse dans l’ombre bon nombre de contemporains qui se sont mesurés à l’écriture d’un unique quatuor à cordes en rivalisant de technique et d’invention. Ainsi le magistral op.35 d’Ernest Chausson, le quatuor en ré mineur César Franck, unique incursion occultée par le trop fameux quintette avec piano, ou bien encore les lignes vives et éclatantes de l’op.45 d’Albert Roussel et l’ultime op.121 de Gabriel Fauré.

Si Debussy et Magnard présentent la particularité d’être tous deux strictement contemporains, on peut toutefois s’étonner qu’ils ne se soient jamais rencontrés. Stylistiquement, tout oppose ces deux quatuors, et c’est paradoxalement ce qui fait tout l’intérêt de cette nouvelle gravure. La création du quatuor à cordes d’Alberic Magnard eu lieu dix ans après le chef‑d’œuvre de Debussy, en 1903, l’année même où Ravel créait le sien. Seuls le caractère difficile et la misanthropie tenace de Magnard peuvent expliquer la relative confidentialité dans laquelle sombra ce chef‑d’œuvre méconnu. Le compositeur fut en quelque sorte victime de lui-même, d’une personnalité pétrie d’idéalisme qui forgea son intransigeance. Étonnante personnalité que celle de ce fils de la haute bourgeoisie parisienne (son père n’était rien d’autre que le directeur du Figaro), et qui passa sa vie à fuir la facilité et les honneurs. Albéric Magnard fit preuve d’engagements notables, depuis cette fidélité pour faire imprimer ses œuvres par des ouvriers communistes, jusqu’à cet Hymne à la liberté, poème symphonique en forme de défense et illustration musicale de la cause dreyfusarde, ou bien plus étrangement, cette somptueuse Quatrième Symphonie qu’il confia à l’Orchestre de l’Union des femmes professeurs et compositeurs…

C’est dans l’Oise, dans le modeste village de Baron où il avait élu domicile loin de Paris, qu’il trouva la mort dans des circonstances qui firent de lui – bien involontairement – un héros national. Nous étions dans les premiers mois de la Grande Guerre et les Allemands se rapprochant de la capitale, une brigade pénétra dans le grand parc du compositeur. Il y eu des coups de feu et dans la confusion, Albéric Magnard sortit avec une arme à la main pour riposter. On découvrit son corps carbonisé dans les ruines de sa maison incendiée par les Allemands. Nombre de partitions furent détruites à cette occasion, dont une grande part du Guercœur, absolu chef‑d’œuvre sauvé de l’oubli par l’ami Guy Ropartz, compositeur et directeur du Conservatoire de Nancy, qui réussit à reconstituer l’orchestration.

« Je m’emmerde sur mon quatuor, je m’emmerde ! Je ne sais pas assez pour écrire une œuvre de ce genre », confiait-il quelques mois avant à ce même Ropartz. Il faut dire combien la musique d’Alberic Magnard exige de l’auditeur – une exigence qui place la hauteur de vue et le « savoir » du musicien au niveau des derniers quatuors de Beethoven, avec un art consommé de la dissonance puisée à la source wagnérienne. Cette exigence a pour contrainte une difficulté d’écoute qui interdit que l’on puisse au premier abord pénétrer tranquillement dans cet assemblage massif et complexe, où se croisent des modulations Franckistes, des étirements Brucknériens et des empilements de thèmes contrapunctiques. On ne trouvera absolument rien ici qui permette de se situer confortablement dans un rapport cyclique à la forme ou dans la contemplation de ce que Wagner a de plus purement chromatique. Alberic Magnard écrit par séries de blocs très contrastés, d’une urgence dramatique qui puise volontiers dans la dissonance comme énergie sous-jacente.

Cet ancrage paradoxalement tonal et dissonant marque de son sceau une pensée musicale à mille lieues de l' »impressionnisme » dans lequel on a cru bon enfermer et enferrer un certain style français. Le Quatuor de Magnard fonctionne sans le recours à la forme sonate, uniquement par opposition de teintes, et enchaînement de climats variés dont l’harmonie découle directement du contrepoint beethovénien, sans rien de debussyste – ce qui rend le couplage de cet enregistrement particulièrement éclairant.

Les Béla évoluent ici dans un environnement familier, réussissant à rivaliser avec la gravure initiale des Via Nova (Erato, 1985) pour ce qui est de l’énergie barbare, mais sans oser les tempi délirants de leurs aînés afin de mieux détacher les lignes mélodiques. Le chant est ici projeté à vif, avec pas moins de six motifs dès le premier mouvement comme si les archets cherchaient à décliner toutes les formes possibles de l’expression mélodique : tantôt spatialisée, intérieure ou explosive… On retrouve ici les mérites très divers et au demeurant très complémentaires des versions Artis (Accord, 1986) et Ysaÿe (Æon, 2004), dans une approche qui réunit le dernier style d’un Gabriel Fauré avec les ruptures de la Suite Lyrique d’Alban Berg.

Il serait exagéré de dire de cette interprétation qu’elle debussyse une œuvre si éloignée des principes de l’auteur de Pelléas. Pour autant, on trouvera ici des similitudes dans la mise en valeur des points de fuite et des chausse-trappes qui jalonnent un flux refusant aux réexpositions une symétrie trop simple ou bien ces oxymores entre valse et fugue qui signent une conclusion faussement brahmsienne. On admire également l’extraordinaire maîtrise technique qui fait basculer le Chant funèbre dans une rêverie aérienne à la façon d’une échelle de Jacob niellée de vif-argent et quasi impalpable.

Le Quatuor de Debussy s’expose naturellement à des comparaisons plus nombreuses encore, bien que parmi les nombreux candidats, on trouve très peu d’élus. Sans remonter au grand Quatuor Calvet qui eut les honneurs des micros dès 1931 (réédition récente dans un coffret Warner consacré aux premiers interprètes de Debussy), on citera volontiers la version très symphonique des Italiano (Philips, 1966), celle, affirmative et anguleuse des Berg (EMI, 1986), sans oublier la douceur du Quatuor Talich par deux fois (un live paru chez Calliope en 1989 et dans sa nouvelle formation en 2012).

Le Quatuor Béla réussit à faire de l’Animé et très décidé une invitation à regarder d’emblée vers les couleurs bartokiennes, avec ce rebond de l’archet qui souligne une ligne mélodique tout en ruptures et en changements de plans. On aime ce discret déséquilibre dans la giration des pizzicatos dans l’ouverture du assez vif et bien rythmé, miroir de la ligne solitaire de l’ultime Très modéré. L’édifice qui se replie sur lui-même, dans un crépitement et des variations d’accents qui font comme un jeu de lumières passant d’un pupitre à un autre. En toute logique, la teinte opaline de l’Andantino, doucement expressif prolonge cette lecture qui confond le souffle et le geste. Entre lacs et lents virages lents, c’est le mouvement tout entier qui se laisse observer, sans extraversion ni pudeur, dans une forme de berceuse infinie et irisée.

Nous saisissons l’occasion de pointer l’excellence de la prise de son, idéal équilibre d’acuité qui nous fait saisir l’emplacement des instruments dans l’espace et la résonance très nuancée, jouant sur une forme de couleur acoustique jamais agressive ou exubérante. Du grand art…

Wanderer – David Verdier